J’ai toujours été grosse… obèse (partie 2)

Mes parents n’ont rien dit en me voyant si grosse. En me voyant obèse, n’ayons pas peur des mots. Je mesure 1m70, j’étais passée d’un peu moins de 70 kilos à presque 100.

Donc, mes parents n’ont rien dit. J’aurais mille fois préféré qu’ils parlent, qu’ils s’énervent, qu’ils pleurent, n’importe quoi plutôt que ce manque de réaction verbale… Ce fut le début de plusieurs décennies de non-dits, de regards, de petites phrases pleines de sous-entendus, mais jamais de discussions, de questions sur ce qui s’était passé pendant ces six premiers mois de mes études… Sur ce mal-être qui me dévorait depuis que j’étais petite, que j’avais peur d’être abandonnée, pas aimée, que mon corps avait été violé…

Pendant ce week-end, mon père n’a pas dit un mot. Il fait partie de ces gens qui peuvent faire la tête et ne pas parler des jours entiers. Ma mère a fait comme si rien n’avait changé. Je suis rentrée le dimanche soir à Troyes, dans ma chambre d’étudiante, et j’ai mangé, mangé, mangé… Pendant mes deux ans d’études, je ne suis que très peu rentrée chez mes parents, creusant encore l’incompréhension entre nous.

Au long de ces articles, je vous parle de mes parents par rapport à mon poids. Ce n’est qu’une facette d’eux. Cela ne résume pas les parents qu’ils ont été, qu’ils sont. Ils ont fait ce qu’ils ont pu face au poids, avec eux-même leur histoire à porter. Eux non plus n’ont jamais eu une relation facile avec la nourriture, et toutes leurs réactions, leurs paroles, si elles ont été maladroites, ont été dictées par l’amour qu’ils me portent. Car je ne doute pas de leur amour. Mon père a les qualités de ses défauts, et ayant souffert de son enfance avec un père alcoolique, très vite absent, puis d’un beau-père violent, se serait fait tuer pour nous. Il a travaillé plus que de raison pour nous assurer un confort matériel, nous lancer dans la vie, nous apporter la sécurité financière dont il a tant manqué, lui qui a dû travailler très jeune pour aider sa mère et élever son petit frère. Il n’a jamais su avoir de mots tendres, il n’avait pas le temps, il se levait à trois heures du matin pour aller à l’usine. Tout cela je ne l’ai compris que beaucoup plus tard, petite fille, adolescente, jeune femme évidemment j’en ai souffert… Enfin voilà j’ai ouvert cette parenthèse pour que vous ne pensiez pas que ces articles sont à charge contre mes parents, je raconte juste comment j’ai toujours été obèse et comment j’essaie de m’en sortir, et forcément ils font partie intégrante de ma construction.

Après ces deux ans d’études s’est posée la question de savoir si je voulais continuer et aller plus loin dans mes études. Non ! Je n’avais qu’une idée, qui ne me quittait pas depuis l’âge de huit ans. Venir vivre à Paris, y travailler, être totalement indépendante, me noyer dans la masse anonyme d’une grande ville et ne plus être engluée dans l’atmosphère étouffante d’une petite ville où tout le monde observe tout le monde, où le moindre geste est disséqué par les voisins…

J’ai annoncé à mes parents que mon bac+2 me suffisait. Mon père l’a très mal pris. Lui qui avait dû arrêter pour travailler et s’occuper de sa mère et son petit frère n’a pas compris que je ne souhaite pas poursuivre mes études. Nous avons eu une grosse, grosse dispute. Moi, la petite fille modèle, jamais un mot plus haut que l’autre, me faisant la plus neutre possible pour ne pas encombrer, j’ai osé, pour la première fois, dire ce que je voulais. Et je voulais arrêter mes études.

Ayant le même caractère excessif et buté que mon père, j’ai fait mon sac, et ai pris toutes affaires cessantes le train pour Paris. Je suis allée chez ma grand-mère paternelle. J’ai trouvé du travail dès le lendemain, dans un grand magasin. Me promettant de continuer à chercher pour trouver plus en rapport avec mes envies.

Dès le premier jour, je me suis sentie si bien à Paris, si bien avec ma grand-mère. Je ne suis pas restée longtemps chez elle, je voulais être indépendante. Je me suis retrouvée dans un minuscule studio, avec un minuscule salaire, j’avais 20 ans, je me sentais si bien. J’ai très vite trouvé du travail ailleurs, puis encore ailleurs, puis encore ailleurs, j’adorais changer de travail, progressant un peu à chaque fois. Je me suis fait quelques amis, pas beaucoup, mon côté foncièrement indépendant me faisait aimer être seule, et j’ai exploré Paris. Je passais beaucoup de temps le week-end avec ma grand-mère, je lisais beaucoup.

Et je mangeais. Lire, je m’en suis rendue compte plus tard, était pour moi synonyme de bien-être, et donc de manger. J’avais le livre dans une main, et de l’autre, je piochais dans un paquet de biscuits, une plaque de chocolat…. Je continuais à m’alimenter presqu’exclusivement de pâtes, de pizzas, de pain et de charcuterie… Des légumes ? Du poisson ? Des oeufs ? Non, absolument pas… Et curieusement, je ne grossissais plus. Bon, j’étais à une bonne centaine de kilos, 105, mais ça s’est stabilisé à ce poids. Pourquoi je ne suis pas montée à 120, 130 ? Je ne sais pas.

J’avais 20 ans, 105 kilos, assez solitaire. Heureuse ? Non. Bien sûr que non !! Je sentais bien qu’il y avait trop de « bancal » dans ma vie… L’amour ? Oh que non ! J’avais une peur terrible des hommes. A chaque fois qu’un garçon m’abordait, j’avais une crise de panique, allait-il me faire du mal, toucher mon corps comme on l’a touché quand j’étais enfant ? A chaque fois, je fuyais. A chaque fois, je me réfugiais dans la nourriture, me disant que si je parvenais à construire un mur de graisse assez énorme, plus personne ne pourrait atteindre mon corps et me faire du mal. J’ai eu quelques relations, me forçant, me disant qu’ainsi je serais dans la norme des filles de mon âge. Quelle norme ? J’aurais mieux fait d’aller poser mes tourments dans le cabinet d’un psy…

Les années ont passé, ça n’allait pas si mal, je m’étais construit mon petit monde avec quelques amis, ma grand-mère, de temps en temps un amoureux. J’allais passer un week-end chez mes parents, trois ou quatre fois par an. Car ils me manquaient, j’aurais voulu leur hurler que je les aime, mais dans notre famille, on ne dit pas ces choses là.

En 1991, mon frère s’est marié. Pendant les préparatifs du mariage, j’ai demandé à mon père de m’apprendre à danser la valse. Mes parents étaient d’excellents danseurs, chaque samedi soir, ma mère mettait une robe longue, mon père un costume, et ils allaient à des soirées dansantes. C’était si beau de les voir danser ! Notamment le tango, et la valse. Ils étaient légers, gracieux, ils virevoltaient en se regardant amoureusement. Moi, je me sentais si pataude, si lourde, je ne savais pas danser et je rêvais de danser la valse. J’ai donc demandé à mon père de m’apprendre la valse…

Il m’a répondu « Tu n’y arriveras pas, tu es trop… Et puis de toute façon tu ne danses jamais. Je danserai au mariage de ton frère avec ta cousine, elle, c’est une belle fille ». Il n’a pas dit ça méchamment, il l’a énoncé comme un fait. En revanche moi je l’ai reçu violemment. J’ai souri, toujours mon masque pour ne rien laisser paraître, et c’est tout. Plus jamais de ma vie je n’ai tenté de danser. Depuis ça, assister à un mariage a toujours été compliqué pour moi. Ce n’est pas par hasard si j’ai souhaité que notre mariage avec Chéri soit très intime, avec un déjeuner, pas le soir, et surtout pas de soirée dansante.

La santé de ma grand-mère s’est détériorée tout à coup. Elle a passé les trois dernières année de sa vie d’hôpital en hôpital… J’étais la seule de la famille à habiter à Paris, à pouvoir la voir souvent, et surtout j’étais si proche d’elle, je l’aimais tellement ! Je suis allée la voir chaque soir à l’hôpital après mon travail, chaque samedi, chaque dimanche… Elle est morte le 13 juillet 1993, j’avais 26 ans.

Depuis, pas un jour sans que je pense à elle, pas un ! Le premier chagrin terrible de ma vie, je n’ai pas encore accepté réellement sa disparition. Je me suis sentie tellement seule, tellement malheureuse, je me suis renfermée davantage encore, parlant encore moins. Et j’ai maigri. Je ne me souviens pas exactement si c’est parce que j’ai mangé moins, ou si c’est le chagrin qui m’a fait maigrir mais toujours est-il que fin 1993, je n’avais plus de kilos en trop.

Je vais arrêter là pour aujourd’hui, excusez-moi, me remémorer tout ça n’est pas si simple. Mais je sais que c’est important que je le fasse, car aujourd’hui, je suis presque mince (j’ai beaucoup de mal à écrire ça me concernant), et si pour une fois, je veux ne pas regrossir, je dois m’alléger de tout cela…

Passez une bonne journée. N’oubliez jamais de prendre soin de vous.

5 réflexions au sujet de « J’ai toujours été grosse… obèse (partie 2) »

  1. Et bien, ce n’est plus un appel au secours mais une délivrance, ce récit criant de vérité. Il faut avoir un sacré courage pour mettre les mots sur les maux où cela fait mal mais ne dit on pas que c’est la solution pour retrouver enfin la joie de vivre….très heureuse de te lire aussi vraie et apaisée. bisous

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  2. Tout d’abord je veux te dire que je suis heureuse que ton opération se soit bien passée et que tu reprennes le dessus mais ne va pas trop vite!
    Et puis il faut du courage pour raconter ton passé d’obésité, ce n’est pas donné à tout le monde alors merci pour la confiance que tu accordes à tes lecteurs (trices)!
    Soigne toi bien

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