J’ai toujours été grosse… obèse (partie 1)

Bon d’accord, à la naissance j’étais un bébé dans la norme.

Mais j’ai été rattrapée par la grosseur très vite. Mon frère a cinq ans de plus que moi. C’était un bébé qui ne mangeait pas. Ca ne l’intéressait pas apparemment (?!?!).

Petit garçon, avant ma naissance, il ne mangeait que très peu, c’était toujours une lutte pour chaque repas m’a raconté ma mère. Quand je suis née, jolie petite poupée joufflue, je me suis laissée nourrir bien volontiers. Ce fut un ravissement pour ma mère, qui m’a nourrie plus que besoin. Je suis vite devenue très potelée, pour le grand bonheur de tous, c’est tellement mignon un bébé potelé, on aime tous les plis et replis. C’est plus tard qu’on me les a reprochés, les plis et replis…

Nous étions à la fin des années 1960, une époque où l’on ne tenait pas compte des sensations des enfants, encore moins de celles, éventuelles, des bébés. Pourquoi mon frère ne mangeait pas ? Pourquoi j’acceptais d’être sur-nourrie ? On ne le saura donc jamais.

Quand j’ai commencé à marcher, je me suis affinée, mais suis restée potelée. Et ma mère a continué à me nourrir de tout ce que mon frère ne mangeait pas. C’est une image bien sûr, mais vous comprenez l’idée. Après la lutte usante pour faire manger deux-trois bouchées à mon frère, quel bonheur de me voir manger sans rechigner. Mon frère bougeait beaucoup, courait plus qu’il ne marchait, moi j’étais le calme incarné. Ma mère m’a dit qu’on me posait sur une couverture avec une poupée, trois heures après j’étais toujours là, calme, souriante… Je réclamais qu’on me lise des histoires, pendant que mon frère courait partout:-))))

J’ai appris à lire seule avant quatre ans, car je trouvais qu’on ne me lisait pas assez d’histoires. Ca amusait tout le monde, petite fille de trois ans qui leur lisait des petits livres. Je passais tout mon temps à lire, tranquille dans mon coin, et à manger tout ce que tout le monde me donnait. Quand je suis entrée à l’école maternelle, j’étais dodue. Mignonne, petite fille blonde toute bouclée, mais bien dodue.

Je passe l’épisode où je me suis sentie abandonnée, quand mes parents sont partis avec mon frère qui avait huit ans, j’en avais trois, me laissant deux mois chez mes grands-parents. Je l’ai déjà raconté. Ce sentiment d’abandon et d’insécurité, aujourd’hui, plus de 50 ans après, ne m’a pas quittée un instant. Quand mes parents sont rentrés, je n’étais plus la même petite fille. Je suis devenue solitaire, indépendante, très autonome.

A l’école maternelle, mes premiers souvenirs sont que je reste à part, je m’ennuie, je lis… A l’école primaire, en cours préparatoire, je sais déjà lire alors pendant les cours, je rêve, j’imagine des histoires… Je ne reste plus à part, je deviens plutôt chef de bande, j’ai toujours aimé être déléguée de classe, me confronter aux adultes pour défendre mes copains de classe. Je me souviens que c’est vers huit ans, quand j’étais au CE2 que j’ai commencé à rêver d’habiter à Paris.

Je passais la plupart des vacances scolaires à Paris, chez ma grand-mère paternelle, sans aucun doute la personne qui a le plus compté pour moi, dont j’ai été la plus proche, et qui m’a le mieux comprise, qui m’a transmis son esprit libre et excentrique. Je l’admirais tant, sa vie a été totalement hors du commun. Mais… ma grand-mère était obèse, sévèrement, morbidement obèse. Elle a pesé jusque 130 kilos pour 1m55. Elle s’est battue toute sa vie contre ça, avec des méthodes pas très recommandables. Mon père lui aussi a lutté toute sa vie contre sa nature le portant à être gros.

Ma mère elle, a connu une période d’anorexie dans sa jeunesse, et toute sa vie s’est privée de certains aliments qu’elle a diabolisés. Diabolisés pour elle… et pour moi. De manière inconsciente. De plus, mon père, de père italien, macho, clamait haut et fort qu’il n’aimait que les femmes minces, celles qui étaient le contraire de sa propre mère. Ma mère a donc toujours fait en sorte d’être mince, très mince. Et se disait que sa fille devait aussi être mince. Je me souviens des goûters. Mon frère, tout fin, avait un quart de baguette avec une demi plaque de chocolat. Moi j’avais une rondelle de baguette avec un carré de chocolat. Et à l’époque, nous étions maintenant dans les années 1970, on ne prenait pas la peine d’expliquer le « pourquoi ». Alors bien sûr que je l’ai vécu comme une injustice, puisqu’on ne m’a rien expliqué.

Alors bien sûr que j’ai essayé de manger en cachette les quantités qui me semblaient me revenir. Je n’oublierai jamais une conversation entendue entre ma mère et ma grand-mère maternelle quand j’avais sept ans, disant que j’avais un petit double menton, qu’il fallait absolument y remédier. Oui, cette phrase est restée gravée au fer chaud en moi. Fini le temps où l’on trouvait mes plis et replis si charmants.

J’ai grandi très vite. A moins de dix ans, en CM2, j’ai eu mes règles, je mesurais ma taille actuelle, 1m70, j’avais plus de poitrine qu’aujourd’hui puisque j’en ai beaucoup perdu ces derniers mois. Vous imaginez le décalage. Ma tête de petite fille sur ce corps de femme. Mon cerveau entre les deux. Je n’avais pas le cerveau d’une femme, mais pas non plus celui d’une enfant. Je lisais beaucoup, des livres pour bien plus âgés que moi, j’écrivais déjà… et je bouffais… tout ce qui me tombait sous la dent.

Jusqu’à 18 ans, j’étais en très léger surpoids, et encore, peut-on appeler 63 kilos pour 1m70 du surpoids ? Pas sûre… Je me maintenais à ce poids car ça s’équilibrait entre le peu que je mangeais aux repas pour ne pas m’attirer les foudres de mes parents et ce que je mangeais en cachette. Mais je mangeais entre les repas, le max que je pouvais. Alors je n’étais pas vraiment grosse, mais je n’avais aucune idée d’un quelconque équilibre alimentaire, et beaucoup de mes pensées tournaient en boucle autour de la nourriture. Ce que j’allais pouvoir manger, et quand, et comment j’allais me comporter au cours des repas, bonne petite fille bien sage, conforme à ce qu’on attendait d’elle, souriante, sans faire de vague, j’avais déjà ce masque impassible qui ne me quittera plus jusqu’au burn-out de 2018.

En revanche, je m’attirais les foudres de mon père en ne faisant pas de sport. Mon frère en faisait des heures et des heures par semaine, champion des Ardennes de ci, de ça, faisant la fierté de mon père, lui, champion de judo dans sa jeunesse. Moi, j’étais toujours en train de lire dans ma chambre, eux étaient toujours à s’agiter dehors. Je me faisais engueuler… alors je me faisais encore plus invisible derrière mon livre, et je m’évadais dans les histoires que j’écrivais. Et je me jurais de ne jamais faire de sport, ma façon à moi de me rebeller.

J’ai passé mon bac, et, étant originaire d’une petite ville sans facultés ni établissements d’études supérieures, je suis partie, comme tous les jeunes de ma région, faire mes études dans un autre département. Aïe aïe aïe. Le semblant d’équilibre alimentaire maintenu grâce à la vigilance de ma mère a volé en éclat. Ivre de la liberté de manger n’importe quoi n’importe quand, je ne me suis nourrie que de pâtes (mon aliment préféré au monde), et de chocolats pendant plus de six mois.

Mois pendant lesquels je ne suis pas retournée un seul week-end chez mes parents. Mois pendant lesquels une colère immense m’a envahie, colère contre moi, contre mes parents, contre ceux qui m’ont agressée sexuellement quand j’étais encore si petite, contre le monde entier. J’ai eu une période de quelques semaines de cleptomanie. Je ne l’ai jamais dit, je le dis ici, j’ai décidé de m’alléger de tout… Ma cible était une magnifique librairie. Grâce à eux, je me suis fait une splendide collection de bandes dessinées. J’étais plutôt douée, je ne me suis jamais fait prendre, j’ai éprouvé des sensations tellement excitantes sur le coup, mais aussi tellement de chagrin après.

J’aurais tellement voulu me faire prendre, attirer l’attention de mes parents, les appeler au secours, mais mon côté perfectionniste si présent a fait qu’en même temps je mettais un point d’honneur à réussir. Au bout de quelques semaines, voyant que cela ne m’apaisait pas, et ce n’était même plus excitant, j’ai arrêté. Et décidé d’aller passer un week-end chez mes parents, qui ne m’avaient pas vue depuis plusieurs mois. On se téléphonait chaque semaine, mais à l’époque pas de téléphone portable, pas de visios, alors ils n’avaient aucune idée de ce à quoi je ressemblais à présent.

Je me souviens de mon anxiété dans le train, de mes regrets de ces mois à manger démesurément jusqu’à en être écoeurée, me remplissant pour ne plus ressentir le vide en moi. Curieusement je ne me suis jamais fait vomir, j’ai outre-mangé, mais sans jamais aller plus loin. Quand je suis descendue du train, j’ai vu mes parents qui m’attendaient sur le quai. Je suis arrivée près d’eux en souriant, et… ils ne m’ont pas reconnue. J’avais pris 30 kilos, et mes parents ne m’ont pas reconnue. Je n’oublierai jamais cette sensation de recevoir un coup violent au plexus, me coupant la respiration. La honte, la tristesse de leur infliger ça…

Je vais arrêter là pour aujourd’hui, me remémorer tout cela, surtout la cleptomanie, que j’avais occultée je crois, me remue. Je reviens demain pour la suite. Passez un bon dimanche. N’oubliez pas de prendre soin de vous.

2 réflexions au sujet de « J’ai toujours été grosse… obèse (partie 1) »

  1. Je te lis depuis longtemps mais je ne connaissais pas vraiment ton parcours…on a toutes nos démons, nos cicatrices d’enfance et de plus tard…j’admire énormément ton cheminement, ta détermination, ta sensibilité et ta force… ♡ bisous

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s